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La nuit américaine

 

auteur: Luc GWIAZDZINSKI, Géographe
 

La vraie rencontre du géographe avec la nuit urbaine remonte à un voyage à New York au début des années 90. Impression étrange. Le touriste découvre pour la première fois un espace urbain que ses yeux et son imagination ont déjà parcouru en songe ou par procuration dans la peau de dizaines de flics, bandits et autres héros télévisés. Besoin de rencontres, de contacts avec des êtres charnels. Casser le rêve, échapper au virtuel pour s'ancrer dans la réalité, une autre réalité, celle de la métropole américaine. Attiré par les lumières des publicités géantes et des néons, enivré par la débauche de couleurs « l'homme papillon » s'étourdit, perd ses repères. Quitter l'hôtel et sortir dans la rue, se rapprocher des sirènes qui transpercent la nuit urbaine et dressent un paysage sonore unique. New-York, Times Square, 4 heures un matin froid de mars. Premiers pas dans les rues de Big Apple.

Oublier le décalage horaire et poser les premiers pas de futures randonnées sur les trottoirs de la nouvelle Babylone. Exotisme et dépaysement garantis. Une ville sans limites, en équilibre instable. Paradoxe vivant. On l'annonce en faillite et sa bourse pilote le monde. On attend une cité du XXIème siècle et on découvre les trottoirs défoncés d'une métropole du tiers monde. On cherche les dégradations et les tags et on trouve un métro propret et des américains disciplinés. On pense melting-pot et l'on découvre la ségrégation. On baragouine américain et l’on est parfois surpris d'entendre parler français. On cherche à se réchauffer et l'on oublie l'heure pour se réfugier dans une boutique. Une fois à l'intérieur, coincé entre deux rayons, on s'étonne à peine. Tout est ouvert. La réalité nous a rejoint, nouvelle banalité. Dans l’espace imposé de la nuit new-yorkaise, je n’ai pas échappé aux standards imposés du mythe : les Music-Hall de Broadway, les boîtes de jazz de Greenwich Village et les lumières du Limelight. Depuis, la fascination pour la moderne Babylone, cette « cité qui ne dort jamais » ne s’est jamais démentie.

Cette conquête de la nuit urbaine semble avoir démarré plus tôt aux Etats-Unis où drugstores et supermarchés fonctionnent souvent toute la nuit. Elle est aujourd'hui sensible dans de nombreuses villes européennes où le front avance à la fois dans l'espace et dans le temps. Difficile de savoir où s’arrêtera la conquête. Nos villes européennes ressembleront-elles bientôt à leurs cousines nord-américaines ? La question reste posée.

Depuis mes premiers pas sur les trottoirs de Big Apple, j’ai souvent eu l’occasion de parcourir les rues des grandes villes américaines, d’observer et d’interroger. Le pouvoir d’attraction de New-York sur l’apprenti explorateur ne s’est jamais démenti. Le plus étonnant, c'est le métro qui roule toute la nuit. De 1 heure à 5 heures du matin, le service est assuré avec un passage tous les vingt minutes. De retour dans la métropole, j’ai interrogé Ms. Amy BAUER, Director Rapid Transit Schedule, au Metropolitan Transit Authority, qui m’a expliqué que si le service était assuré c'est parce qu’il était plus onéreux de fermer le système que de le laisser fonctionner toute la nuit. C'est exactement l'argument inverse qui m’avait été exposé à Paris –à la RATP- où l'on m’avait expliqué qu’il fallait du temps pour nettoyer les voies. Autre système, autres logiques, autres pays. Lors de mon dernier voyage, j’ai même appris que des cours de justice fonctionnaient la nuit dans chaque quartier de New-York. On imagine encore mal une telle organisation en France. A cette époque, fin 1998, les délégations étrangères –notamment françaises- se succédaient pour comprendre les raisons du miracle GIULIANI et s’enquérir de la méthode « 0 tolérance » mise en place.  La lecture des résultats obtenus dans la lutte contre le crime et l’insécurité avaient de quoi faire rêver nos élus  1 :


« • Major felony complaints are at the lowest level in at least 30 years.
• Murder is at the lowest level in 31 years.
• Forcible Rape is at the lowest level in 28 years.
• Robbery is at the lowest level in 28 years.
• Felonious Assault is at the lowest level in 15 years.
• Burglary is at the lowest level in 28 years
• Grand Larceny is at the lowest level in 25 years.
• Grand Larceny Motor Vehicle is at the lowest level in 28 years. »

Dans l’urgence, ils oubliaient un peu vite que la ville de New-York conservait malgré tout un taux de criminalité bien supérieur à celui des métropoles européennes, que ces résultats avaient pour contrepartie une explosion des effectifs policiers et du nombre de prisonniers et que l’amélioration de la situation était à mettre en regard de l’embellie économique récente sur le côte Est. Quelques mois plus tard, cette analyse me fut confirmée par Irvin WALLER, Directeur général du Centre international de prévention de la délinquance à Montréal.

Alors que j’avais mis des années à obtenir des statistiques précises auprès des autorités françaises et que j’attends encore une autorisation pour circuler de nuit avec la brigade anti-criminalité, l’attitude des autorités américaines me surprit. Je me souviens parfaitement de l’accueil cordial des policiers dans les postes de police des villes traversées, de leur capacité à recevoir mes questions même les plus étranges avec le sourire, de leur disponibilité pendant les longues sorties de nuit en voiture, des dizaines de données statistiques fournies sans aucun problème. Je me rappelle également leur équipement de cow-boys et leur jugement assez sévère sur les couvre-feux interdisant la circulation des mineurs non accompagnés dans les rues après 22 h. « Le poste se transforme trop souvent en garderie où nous surveillons les enfants qu’aucun parent ne vient jamais chercher » se plaignaient-ils. Je m’en souviendrais quand quelques mois plus tard, en France, sous la pression, après les évènements de la Saint-sylvestre, de nombreux maires réclamèrent la mise en place de couvre-feux. Je garderai toujours l’image d’une police présente et très lisible dans l’espace urbain nocturne et celle d’un fusil impressionnant à mes pieds dans une voiture. Comme un « Nouveau Western  » 2 .

A New-York, plus que la diminution du sentiment d’insécurité, j’avais cru déceler une augmentation du nombre d’établissements de nuit. Michaël J. FURREL, Deputy Commissionner confirma cette tendance. D’après lui, cet encadrement social naturel contribuait fortement à réduire le sentiment d'insécurité. Dans un contexte très « sécuritaire » je me régalais tout autant des paroles réconfortantes d’un officier éclairé que de la confirmation d’une de mes hypothèse de travail.

New-York n'est pas les Etats-Unis. Il paraît difficile de généraliser. Pourtant, dans la plupart des grandes villes américaines visitées, de Big Apple à Seattle en passant par Washington, Raleigh en Caroline du Nord ou Kansas City, l'offre urbaine de nuit m’a paru sans aucune mesure avec ce que l’on peut trouver en France.  De l'épicerie au service de photocopie, beaucoup de commerces sont ouverts et la différence de prix entre le jour et la nuit est moins flagrante qu’en Europe.  Au hasard de mes dérives dans la ville américaine, j’ai parfois été invité dans de véritables villes privées qui se développent aux franges des agglomérations. Là, derrière les murs, de riches particuliers soucieux de préserver leurs biens et leur appartenance sociale vivent séparés du reste de la ville. De jour comme de nuit, l’accès à ces nouvelles villes fortifiées se fait par un portique surveillé par la police privée. Le barbecue de poisson grillé sur la terrasse ensoleillée d’un jeune couple de la banlieue de Kansas City, le calme du parc ombragé entouré de murailles m’ont laissé un goût amer ; celui d’une société de développement séparé ou la ségrégation socio-économique se double aujourd’hui d’un désir de sécession. Vivre entre soi en évitant le contact des autres. On pourrait rêver plus bel idéal. J’ai appris depuis, que plus de huit millions d’Américains vivent ainsi dans 20000 Gated Communities  3 ou Communautés clôturées, n’en sortant le jour que pour rejoindre leur emploi en ville. Mais à y regarder de plus près, la « Douce France » n’est pas épargnée par le phénomène. Le développement rapide de la videosurveillance, des portiers électroniques dans les immeubles et la multiplication des lotissements fermés surveillés jour et nuit par des sociétés privées fait froid dans le dos.

 

 


Références :
  1. The Mayor’s Management Report, Preliminary Fiscal 1998, City of New-York,  Rudolph W. GIULIANI, Mayor, Volume 1, Agency Narratives,  p.9
  2. Selon le titre d’une chanson de MC SOLLAR
  3. BLAKELY E., SNYDER M.G., 1997, Gated Communities in the United States, Brooking Institute of Land Policy, 208p.

 

Source : Luc GWIAZDZINSKI, Géographe,
    La nuit américaine, Revue d'études anglophones Sources,
    Centre d'étude et de la recherche sur la culture européenne, Université d'Orléans, septembre 2000