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La République une et indivisible de jour comme de nuit

 

auteurs: Luc Gwiazdzinski, Géographe
Julien Gannard, Ingénieur
Bernard Aghina, Architecte

Strasbourg, juillet 2001

 

L’épaisseur de la nuit protègerait les bandits et favoriserait les complots. Pour le pouvoir, la ville la nuit, est depuis toujours un territoire difficile à contrôler. La première liberté supprimée en cas de crise, est celle d’y circuler librement. Michel Poniatowski, alors Ministre de l’Intérieur, l’avait exprimé à sa manière : “ La liberté n’est pas seulement celle de la politique, c’est aussi celle de pouvoir sortir après huit heure du soir ”.

Gueule de bois
 
Il y a quelques jours, au réveil, les radios parlaient de couvre-feu. Emeute ? Guerre civile ? Coup d’Etat ? Naturellement nos pensées se sont tournées vers l’étranger : Alger, Kaboul, Abidjan, Kinshasa, Manille ? Mais on évoquait les adolescents. Il s’agissait donc de ces “ couvre-feux ” limitant la circulation des mineurs après 22 heures dans les villes américaines. On parlait également d’Orléans. La Nouvelle-Orléans ? Pas du tout. C’est d’Orléans dont il s’agit, Orléans en France. La municipalité a décrété un couvre-feu pour les mineurs de moins de treize ans entre 23 heures et six heures du matin. Derrière la dramatisation du langage et la rhétorique guerrière, nous fûmes quelques-uns à nous lever avec la gueule de bois dans ce beau pays qui vieillit et dont les élites ont la mémoire courte. Car à bien y réfléchir, ce n’est pas la première fois que l’on tente d’appliquer de telles mesures dans la “ Patrie des Droits de l’Homme ”. On se souvient notamment des villes de Dreux, Aulnay-sous-Bois, Gien, ou Sorgues en 1997 recalées par le Conseil d’Etat car “ de nature à compromettre l’exercice des libertés publiques ou individuelles ”. On espérait ce type de mesure relégué aux oubliettes. Mais cette fois, l’appel du Préfet du Loiret a été rejeté. Le Conseil d’Etat a validé la décision du tribunal administratif de la ville et légitimé la décision du maire sous prétexte qu’il s’agissait d’une mesure temporaire qui ne s’appliquait qu’à certains “ quartiers sensibles ” identifiés dans le contrat local de sécurité.

Concensus et contagion
 
Le fameux “ la France a peur ” de Roger Gicquel en ouverture du journal de 20 heures retrouve une nouvelle jeunesse, au moins à Orléans, Cannes, Colombes, Nice qui ont emboîté le pas et Aulnay-sous-Bois qui récidive. Après les élections municipales où le thème fut largement utilisé, l’obsession sécuritaire a gagné les plus hauts personnages de l’Etat qui cherchent des réponses aux “ peurs des Français ”. En cette période préélectorale, la contagion opportuniste guette et les mesures gadgets sont à la mode. Le RPF s’est engouffré dans la brèche, à l’image du maire de Colombes déclarant : “ les sorties nocturnes, les fréquentations douteuses amènent insensiblement et trop souvent nos enfants vers les chemins de la délinquance. Il convient de les protéger de ces dérives ”. Dans plusieurs villes, des élus RPR et DL d’opposition réclament de telles mesures et le mouvement néo-gaulliste a inscrit le couvre-feu à son programme de 2002. La “ gauche ” semble prête à s’aligner et de telles dispositions n’effraient plus. Les réactions de deux Ministres montrent que beaucoup de barrières ont été franchies. “ Pas de tabous ” nous dit Marie-Noëlle Lienmann. “ Pourquoi pas ? ” poursuit Ségolène Royal. La sécurité serait devenue la priorité numéro un des Français. Soit. La famille, cellule de base de notre société, serait à nouveau en odeur de sainteté. Soit. La délinquance des jeunes serait en forte hausse. Soit. Mais après la “ tolérance zéro ”, après l’installation banalisée de caméras et de bancs anti-clochards dans l’espace public, et la promulgation d’arrêtés anti-mendicité dans les centre-villes, sommes-nous vraiment obligés d’accepter les couvre-feux pour adolescents. Que de chemin parcouru en si peu de temps…Pauvre France qui se replie et cherche à conjurer ses angoisses et ses peurs : la nuit, la pauvreté et maintenant la jeunesse. On doit s’interroger sur les conséquences de ces mesures, sur leur efficacité et sur leur impact pour le pacte républicain qui s’effrite.

Idéologie de la séparation
 
En quelques années, nous voilà passés d’un discours sur la discrimination positive qui a conduit à la mise en place de politiques de soutien renforcé aux quartiers dits sensibles à une politique de discrimination pure et simple envers ces mêmes quartiers, les jeunes et l’ensemble de la population qui y réside. C’est là où on a incité les entreprises à s’installer que l’on interdit aux jeunes de sortir. C’est dans les “ zones de non droit ” que l’on en retire un des plus fondamentaux : celui de circuler. Une fois de plus, on montre du doigt, on désigne, des quartiers, des générations et des populations ; on joue avec la peur sans apporter de réponse de fond. Une fois de plus, sous prétexte d’urgence et de proximité, on bricole, on découpe et on sépare les habitants et les quartiers. Après les “ zones 30 ”, voici venu le temps des “ zones 13 ”. L’autre côté de la ville a décidé de vivre entre soi en évitant le contact des “ classes dangereuses ”. Les quartiers sensibles et leurs populations peuvent alors s’enfermer dans leurs difficultés. Après les discriminations à l’emploi, les discriminations à l’entrée des établissements de nuit, la liste s’allonge. C’est l’autre face d’un même phénomène de séparation qui, poussé à l’extrême, conduit huit millions d’Américains à vivre dans des Communautés clôturées, n’en sortant le jour que pour rejoindre leur emploi en ville. Entre ségrégation et développement séparé, la ville est devenue un archipel qui ne sait plus socialiser. “ Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées ” conseillait un vieux dicton. Avec ces décrets et zones d’exception qui se multiplient, la ville “ peau de léopard ” se mue en un gigantesque jeu de marelle où chacun sautille -au gré des incitations ou des interdictions -d’une case à l’autre selon qu’il soit parent d’élève, chef d’entreprise, clochard, étranger ou “ mineur-de-moins-de-treize-ans-accompagné-d’une-personne-majeure ”. C’est une image médiévale et inégalitaire de la société et de la ville qui s’impose avec ses intérêts particuliers exacerbés, ses quartiers recroquevillés et ses couvre-feux. A quand des horaires d'ouverture et de fermeture du ghetto ? Dormez braves gens !

Flous et contradictions
 
Au delà de la surenchère verbale on est en droit de s’interroger. Qui souhaite-t-on protéger avec de telles mesures ? Les habitants des quartiers concernés ou les jeunes de ces mêmes quartiers ? S’il s’agit des jeunes comme l’affirme le maire d’Orléans, pourquoi limiter la mesure à treize ans ? Avait-on vraiment besoin d’un tel arrêté pour encadrer les mineurs ? S’il s’agit des habitants, faut-il les protéger de leurs propres enfants ? Quand les parents de ces cités dortoirs travaillent de plus en plus tard, voire toute la nuit, quand les centres socio-culturels et les structures d’accueil péri-scolaires ou de prévention sont fermés en soirée ou quand les conditions de vie dans les appartements exigüs deviennent délicates, faut-il s’en prendre aux jeunes ou accuser une nouvelle fois les familles ? La mise en place de vingt correspondants de nuit semblait pourtant une approche bien plus constructive.

Difficultés d’application
 
Par ailleurs, on imagine les difficultés d’application d’une mesure qui a quatre limites : une première spatiale et trois autres limites temporelles, celle de l’âge des mineurs concernés, celle de la nuit et celle de la saison. Rien ne justifie vraiment de telles limites. L’interdiction ne s’applique en effet que dans trois quartiers dit sensibles et ne concerne que les enfants de moins de treize ans entre 23 heures et 6 heures du matin, du 15 juin au 15 septembre. Un bien drôle d’hommage au rapport du Député maire de Rennes Edmond Hervé sur “ Les temps de la ville ”. On sourit en imaginant les jeunes dépassant les limites. Limite d’âge d’abord. Après quatorze ans, bonjour la nuit. Limite de la nuit. Avant 23 heures, tout est possible et après 6 heures tout le redevient. Limite de zone faisant la nique aux policiers à quelques centimètres de la zone sensible. Ils pourront toujours aller se promener au centre-ville où comme chacun le sait, ils ne risquent et ne peuvent rien. Limite de saison enfin. Ce sera une bien belle fête à Orléans le 15 septembre.
En attendant, aucune force de police ne pourra empêcher les jeunes mineurs de circuler avec leurs grands frères. Le mimétisme des aînés sur ces jeunes "protégés" n’en sera que plus fort et la culture de la transgression pourra s’épanouir. D’autre part et comme pour les caméras, on devrait réfléchir à deux fois avant d’appliquer des recettes qui n’ont pas toujours fait leurs preuves. Ceux qui ont eu l’opportunité de se rendre sur place aux Etats-Unis pour mesurer la réalité et l’efficacité de tels systèmes peuvent en témoigner. De l’avis même de policiers américains pourtant dopés au “ zéro tolérance ”, “ la nuit, le poste se transforme souvent en garderie où nous surveillons les enfants qu’aucun parent ne vient jamais chercher ”.

Une République une et divisible
 
La délinquance et la peur se développent dans les endroits et les moments où la ville est amputée d’une partie de ses activités. Changeons de paradigme. Peuplons la nuit urbaine et développons des activités en soirée afin de permettre un encadrement social naturel de la cité. Au lieu d’interdire aux enfants de sortir, incitons les parents à éteindre la télévision et à se retrouver à nouveau dans les rues livrées aux seuls adolescents. Préférons la convivialité !

On ne peut pas continuer à fouler les principes républicains de Liberté, d’Egalité et de Fraternité en apportant au coup par coup de pseudo-réponses techniques qui fragilisent les fondements même de notre société.

Réveillons-nous ! Tout homme est libre et égal en droits et en devoirs qu’il habite la Corse, un quartier sensible…Non au nouveau Moyen Age ! Oui à la République partout et à toute heure.

C’est beau une ville la nuit.

 

 

Source : Luc Gwiazdzinski, géographe, Julien Gannard, ingénieur, Bernard Aghina, architecte
     Contribution  au Journal La Croix, septembre 2001