Conflits dans les nuits strasbourgeoises

 

auteur: Luc GWIAZDZINSKI, Géographe
 

Reflets et conséquences de ces évolutions, les tensions et conflits spatio-temporels se multiplient dans les nuits urbaines. Ils marquent les zones de contact et permettent à l'observateur de repérer la « ligne de front », les avancées, les résistances ou les replis situés aussi bien dans l'espace que dans le temps. Nous avons choisi de présenter quatre types de conflits sur des espaces très différenciés de Strasbourg : les franges de l'agglomération, le centre-ville, les grands axes routiers et les banlieues.
 


  Conflits entre la ville circadienne et la ville en continu temporel en périphérie 

 
  Le premier de ces conflits, est situé aux limites de l’agglomération. Hautement symbolique, il est relatif au projet d'implantation du transporteur DHL sur l'aéroport de Strasbourg-Entzheim. Le conflit a opposé les riverains de l'aéroport qui souhaitaient conserver un rythme naturel jour nuit en évitant les nuisances nocturnes, et le transporteur dont l'activité internationalisée nécessitait un fonctionnement en continu 24h/24. Cette affaire fortement médiatisée s'est soldée en 1997 par un retrait du projet. Elle est l'exemple type d'un conflit entre la ville qui dort et la ville qui travaille, un conflit entre un temps local (le temps de la ville circadienne) et un temps international (de l'économie), un conflit entre un espace de flux (l'aéroport) et un espace de stock (le quartier résidentiel). 

  Non aux vols de nuit

Conflits entre la ville circadienne et la ville qui s'amuse au centre-ville 
 
Le second type de conflit choisi est relatif aux nuisances sonores et concerne plutôt le centre-ville. Il s'agit de la confrontation entre les résidents de ces quartiers soucieux de leur tranquillité et les consommateurs bruyants des bars, des lieux de nuit et des terrasses qui se multiplient, symboles de l'émergence d'un espace public nocturne. Il oppose la ville qui dort à la ville qui s'amuse. A l’approche de la belle saison, la presse régionale se fait régulièrement l'écho de ces conflits : « Animation nocturne ; halte au bruit » ; « Les nuits de la discorde » ; « Une ville si belle sans décibels » ou « Nuisances sonores : difficile de s'entendre ». Ce type de conflit entraîne souvent des mutations : fuite des résidants ; déplacement des lieux de loisirs vers la périphérie à l'exemple des activités ludiques (discothèques, complexes cinématographiques…) qui se développent autour de Strasbourg. Les autorités tentent de limiter ces tensions grâce à de nouveaux règlements sur le bruit 1, la mise en place de brigades spécialisées, en limitant les autorisations d’ouvertures tardives d’établissements ou en lançant des campagnes de communication invitant à respecter le sommeil d’autrui 2

Conflits entre la ville qui dort et la ville qui s’amuse le long des axes routiers 
 
Le nombre de prostitués œuvrant de nuit sur les trottoirs de la capitale strasbourgeoise a été multiplié par trois depuis 1996. Elles sont aujourd'hui 400 pour les deux tiers originaires d’Europe de l’Est. Les conflits se multiplient entre cette activité majoritairement nocturne concentrée sur quelques axes de circulation et les résidents. Ces derniers craignent pour l’image du quartier et se plaignent des nuisances provoquées dés la tombée de la nuit par les prostituées : ballet de leur clientèle motorisée, rodéos, dégradations des gloriettes des jardins ouvriers, excréments et préservatifs qui traînent, clients qui se déshabillent ou sortent des armes, proxénètes qui stationnent sous leurs fenêtres et accidents causés par d'intempestifs arrêts d'automobilistes attirés par l'amour tarifé. Excédés, ils ont manifesté au début de l’année 2000 : « Prostitution y'en a marre », « Messieurs rentrez chez vous », « Pensez à nos enfants », pouvait-on lire sur leurs banderoles et aux balcons des immeubles concernés. 
 
abribus incendié  

Conflits dans les banlieues 
  Les violences urbaines constituent un autre de ces conflits nocturnes. Par ce terme, les spécialistes ont convenu de désigner « des actions faiblement organisées de jeunes agissant collectivement contre des biens et des personnes, en général liées aux institutions, sur des territoires disqualifiés ou défavorisés »3. Il s'agit notamment des incendies de véhicules qui touchent particulièrement les quartiers périphériques au moment où l'encadrement social naturel a disparu, c'est-à-dire à la nuit tombée entre 22 heures et 1 heure du matin. Amplifiés par la « caisse de résonance médiatique »4, ces brasiers spectaculaires contribuent à stigmatiser ces espaces périphériques et à ériger des frontières infranchissables entre les quartiers. Perpétrés par de très jeunes gens, ces actes de délinquance sont devenus un rite, un mode d'appropriation de l'espace urbain nocturne, interdisant de fait sa pratique à d’autres groupes ou générations. 

D’autres conflits non spatialisés 
 
La conquête de la nuit urbaine entraîne la multiplication de conflits qui ne sont pas tous spatialisés. La fée électricité a donné naissance au couple magique « ville et nuit ». Sans nuit pas de lumières de la ville. Mais à contrario, La lumière a tué la magie de nos nuits en nous empêchant d’apercevoir le ciel. Les lampadaires s’allument avant les étoiles. Ce spectacle splendide et gratuit n’est plus visible sous l’effet de la pollution lumineuse. Il y a bien longtemps que l’on ne peut plus faire de travaux scientifiques à partir de l’Observatoire de Strasbourg. On peut évoquer différents conflits comme la “ Grève de nuit des médecins” pour protester contre la réduction de la plage horaire de majoration de nuit 5 ou la grève au centre de tri de Strasbourg6 pour s’opposer à la réorganisation des horaires de nuit. Les pressions s’accentuent sur la nuit qui cristallise des enjeux économiques, politiques et sociaux fondamentaux. L’actualité du mois de mai 2000 en France en fournit quelques exemples. Pour des questions d’insécurité, la SNCF vient de décider 7 la suppression des arrêts en pleine nuit. Suite aux attaques répétées de convois à l’arme de guerre, les convoyeurs de fonds réclament une réévaluation de leurs salaires et la suppression du travail de nuit. Les étudiants en médecine manifestent et demandent notamment une meilleure rémunération des gardes de nuit 8. Dans un autre domaine, le projet de loi sur la chasse qui légalise la chasse de nuit dans une vingtaine de départements français a divisé l’opinion. 

 

 


Références
  1. Un arrêté municipal n°667, en date du 4 août 1998, interdit la circulation des deux roues après 22h dans la commune de Barr (Bas-Rhin)
  2. Campagne municipale "le bruit ça nuit" à Strasbourg
  3. Body-Gendrot S. 1998, L'insécurité, un enjeu majeur pour les villes, Sciences Humaines n° 89, décembre 1998, p.29
  4. Dhume F., Gwiazdzinski L., Violences urbaines et représentations, in Hommes et Migrations n°1209, septembre-octobre 1997, p.101-107
  5. “La grève de nuit des médecins”, Dernières Nouvelles d’Alsace, 5 octobre 1996.
  6. “Préavis de grève au centre de tri de Strasbourg”, Dernières Nouvelles d’Alsace, 23 juin 1998.
  7. Dépêche AFP, Paris, Jeu 27 Avril 2000
  8. Dernières Nouvelles D'Alsace, Jeudi 11 Mai 2000. 

 

Source : Luc GWIAZDZINSKI, Géographe
      Les temps de la ville, nouveaux conflits, nouvelles frontières,
      in REITEL B., ZANDER P., PIERMAY J.L., RENARD J.P., Villes et frontières, 2002, Anthropos, pp.195-212